La langue de bois, la langue de p *** et maintenant la langue inclusive, cisgenre, épicène, excluante. Le côté sympa, c’est qu’on n’a pas fini d’en apprendre, le côté déprimant, c’est qu’on ne s’en sortira jamais ! Petite incursion linguistique dans l’air du temps.

Entre le mélange des genres, la séparation des genres, l’inclusion et l’exclusion des hommes, des femmes, des races, des bâtards, des Barbares… il y a de quoi en perdre son latin.

Au sens littéral. Le latin et le grec fondent notre joli et (si peu !) complexe vocabulaire français, notre imaginaire linguistique et notre représentation du monde à travers le langage. Conçu comme un pacte social, le langage que nous utilisons au quotidien a pour but que nous nous comprenions. Appeler un chat un chat, quoi.

Nullement dans l’idée de dispenser ici un cours sur les idées linguistiques, il semble néanmoins important de rappeler certains fondements. La grammaire et la sémantique varient d’une langue à l’autre. Pour exprimer un même concept, l’allemand utilisera le masculin ou encore le neutre, tandis que l’italien le féminin, et ainsi de suite. La conception sémantique du genre n’est pas la même selon les cultures. Nous pouvons donc partir du principe que la différence est un acquis. 

Pouvons-nous distinguer le genre sémantique du genre lexico-grammatical ? Il semblerait que oui, et que ceci soit une condition qui permette la facilité de compréhension du langage, des références sociales du monde qui nous entoure. Dès lors, comment sommes-nous tombés dans la problématique de l’écriture inclusive, qui, comme nous avons pu le lire dans la tribune parue dans Marianne et reprise dans le Trait d’Union précédent (numéro 225) a plutôt comme vocation de finir par devenir excluante ?

À force de trop vouloir bien faire, on finit par mal faire, ou quelque chose comme ça. La langue française comporte une règle simple, n’ayant pas recours aux cas latins dont la désinence serait pertinente pour reconnaître quand on parle de masculin ou de féminin, c’est de généraliser au masculin pluriel pour inclure tout le monde et aller à l’essentiel. Certes, cette règle date du XVIIe siècle, et finalement elle ne vient que danser un tango plutôt intime avec l’accord de proximité, qui impliquerait que l’on accorde au féminin l’adjectif se référant au genre du dernier des mots dans une énumération, par exemple. Tout chambouler d’un coup ne ferait que porter préjudice à un usage déjà compliqué en soi.

Du morse mal élaboré
Si l’on devait adopter partout, dans la presse notamment, l’écriture inclusive, le premier point négatif serait celui de l’illisibilité. Des points ou des tirets, une barre d’exclusion, un trait d’union ou parenthèse, tout médians soient-ils, ne permettent pas une lecture fluide. Il me semble que la lisibilité représente le fondement de l’écriture et des règles typographiques, non ? Ces points font penser à des interventions en morse qui, hormis de faire trébucher l’œil sur le texte et perdre le fil du récit, ne servent à rien sinon à embrouiller l’esprit et à perdre du temps.

Amalgame attention
Il est également sage de ne pas faire l’amalgame entre écriture inclusive et langage épicène. Si l’une est particulièrement compliquée à appliquer, l’autre est plus accessible, voire logique. Utiliser des termes génériques qui englobent les deux genres dans le propos est un recours intelligent, quand le contexte l’impose. Il s’agit d’être attentif à la discrimination sexiste par l’utilisation de formules dont, comme l’explique le Canton de Vaud sur internet (www.vd.ch/guide-typo3) les 4 règles de base sont :

  1. la disparition de l’appellation « Mademoiselle »
  2. la féminisation et la masculinisation des désignations de personnes, 
  3. l’adoption de l’ordre féminin puis masculin en cas d’énumération et enfin 
  4. le recours au tiret pour les formes contractées. 

Voici quelques exemples (même source) des solutions appliquées : 

  • Les êtres humains (plutôt que « les hommes »)
  • Les membres du Conseil national (plutôt que « les conseillers nationaux »)
  • Quiconque (plutôt que « celui qui »)
  • À la satisfaction générale (plutôt que « de tous »)
  • Chaque jeune (plutôt que « tout jeune »)

En Suisse romande, l’Association féministe en Suisse romande qui promeut l’égalité dans la presse avec des formations, des événements et un webjournal s’appelle DécadréE. Par des formations destinées aux professionnels des médias et de la communication, cette association espère gommer les inégalités dans le langage journalistique pour plus d’équité sur le plan du traitement de l’information. 

Voici leur charte (decadree.com) :

« DécadréE est un webjournal égalitaire. Son équipe est mixte. Il n’est affilié à aucun parti politique et est laïque. En sa qualité d’organe journalistique, il promeut une information variée et neutre. Il laisse ainsi la parole aux différentes positions, qu’elle soit religieuse ou politique, du moment que celles-ci ne reproduisent pas des mécanismes discriminants, selon les points soulignés ci-dessous, ou du moins s’engage à les interroger et à les déconstruire. »

Une écriture cisgenre, ou pas
Cela étant, encore une question se pose en ces temps de révolte de tout… genre. Si le principal dictionnaire américain Merriam-Webster a adopté dernièrement, en septembre 2019, le pronom « they » pour se référer à une personne dont le genre n’est pas défini par le masculin ou le féminin stricto sensu, qu’en est-il de l’utilisation des pronoms ellui, ielle, iels ou celleux qui semblent ne pas encore près d’être acquis à la cause dans les dictionnaires usuels ? D’aucuns affirment que pour préserver la langue française, il est nécessaire qu’elle évolue. Soit. Cela dit, pourquoi compliquer encore une langue qui est déjà bien assez riche en particularités ?

Et si tout le monde se contentait de savoir qui il est sans accuser l’écriture, la grammaire et l’orthographe, qui se sont construits au fil du temps et sur la base des sociétés qui les pratiquaient à chaque époque de l’histoire, aujourd’hui encore. Ne serait-ce pas une forme de déni ou de dénigrement de la trace du passé et de son évolution que de vouloir la transformer ? Certes, elle serait également le témoin de l’époque dans laquelle on vit, mais si c’est pour n’y rien comprendre… ne serait-ce pas plus simple de ne pas prendre l’écriture en otage ?

La question demeure ouverte et vivement d’en savoir plus. Le temps nous le dira.

Monica D’Andrea, présidente Arci