Catégorie : Écriture inclusive

Articles et opinions sur l’écriture inclusive et ses dérivés…

Est-ce le langage ou l’écriture qui est inclusif ou inclusive ?

Quel est le vrai problème dans la question de l’utilisation du point médian pour que les femmes se sentent incluses (et non « inclues », si si, j’en ai vu) ? Nous proposons ici une réflexion relative à la nature de ce besoin d’inclusion, dans un monde où nous ne vivons presque déjà plus tant l’accélération du quotidien est forte. 

Les bases, la dictée
Erik Orsenna, de l’Académie française, dans la préface du livre de Laure de Chantal et Xavier Mauduit, La dictée (Éd. Stock, 2016) donne le la : « Ah, la dictée ! Ah, l’orthographe ! Passions françaises. On dirait que nos compatriotes chérissent plus l’orthographe de leur langue que leur langue elle-même. » S’il est vrai que les deux sont différentes, il est important de s’intéresser à la manière dont elles le sont. Il continue : « Drôle de préférence, quand même ! Vous me direz… j’ai rencontré des fous qui s’enivrent de solfège sans être musiciens pour deux sous. »

C’est là que le bât blesse. La langue est la première des choses, comme nous le disions dans notre précédent article, qui nous rassemble, étant issue d’un pacte social visant à faire en sorte de nous entendre (oral) et de nous comprendre (<lat. intel-legere, lire entre). Les contrats en sont la démonstration, Verba volant, scripta manent, il faut que ce soit codifié par écrit pour que ça reste.

Une fois que l’on a compris que notre base de communication vient du latin, et que l’usage a fait perdre au français le neutre pour l’accoler au masculin, le point de départ est posé. « Tendez bien l’oreille quand on vous dicte. L’orthographe est au bout de la langue », surenchérit Erik Orsenna. Eh bien oui, mais pas toujours. La langue a évolué, elle évolue et elle évoluera. On dirait presque une chanson de Cabrel. Seulement, essayons de comprendre pourquoi le fait de rajouter des signes typographiques dans une linéarité de lettres permettrait de faciliter un sentiment d’inclusion qui relève de l’émotionnel alors que l’art graphique relève du rationnel. L’utilisation d’un point médian prétérite la lisibilité du point de vue typographique, comme le souligne Roger Chatelain dans ses Rencontres typographiques, alors que le langage épicène, lui, s’apparente à de la périphrase. 

Préciosité ridicule ou besoin sociétal, je maintiens que le langage, et dans ce cas l’écriture non plus, ne doit être pris en otage pour justifier d’un changement de mœurs, d’us et coutumes sous prétexte d’offrir un traitement égalitaire entre les personnes. 

L’impression est plutôt que ces problématiques entraînent inconsciemment non seulement une forme d’exclusion, mais également une nouvelle « guerre » des genres. Est-ce bien utile en temps de pandémie ? Comme si les générations passées n’avaient pas compris que ce « masculin qui l’emporte sur le féminin » n’était qu’un moyen mnémotechnique pour se souvenir d’une règle. Qu’elle soit patriarcale ou non, cette « bien (mal)heureuse » règle n’a pas empêché nos grands-mères ou nos mères de se positionner pour obtenir ce qu’elles désiraient dans les combats comme le droit de vote, célébré pour son cinquantenaire il y a peu dans toute la Suisse. Sans lien direct avec la manière d’exprimer des concepts et l’écriture inclusive. Allons bon, et si la volonté et la forme permettaient de voir plus large que la concentration forcée sur un processus qui remanie les principes de base de l’écriture et de la lisibilité ? Pas qu’il soit impossible de mémoriser le raccourci Mac ou PC d’un point médian ou d’une barre oblique, mais, à ce stade, pourquoi ne pas écrire en toutes lettres le terme souhaité ? Cela ne semble pas plus une perte de temps que l’écriture inclusive et s’appelle le langage épicène.

Médias et polémique
Marianne Grosjean, dans son article « Le langage épicène de la RTS corrigé par un linguiste »explique qu’une vidéo pédagogique (tournée à l’interne à la RTS) prônant le langage inclusif a fâché des journalistes. À cette occasion, elle fait intervenir Louis de Saussure, professeur à l’Université de Neuchâtel, dans le 24 heures du 18.02.2021. Elle rapporte aussi les propos d’Anne Bouvrot, chargée de production à TTC (Toutes Taxes Comprises — l’émission de télévision), qui est la seule employée de la RTS à exprimer son « courroux à visage découvert à l’encontre de son employeur ». Elle fustige « une vidéo infantilisante et donneuse de leçon », et assure pour sa part ne s’être jamais sentie exclue en entendant « Bonjour à tous ». Elle regrette une « directive maladroite, qui cherche à contenter tout le monde » sans y parvenir.

Cet exemple parmi les nombreux articles, chroniques, billets, éditos qui paraissent traitant, en bien ou en mal, de la thématique de l’inclusivité est parlant. Il corrobore un état de fait : est-ce vraiment grâce à l’écriture, à ces signes typographiques ajoutés, que les esprits changeront ?

Les mots ont un sexe
Juan José Millas, linguiste espagnol ayant écrit une chronique « Articuentos » (Articontes, un doux mélange de genres) dans El Pais tout au long de sa carrière, exprimait certaines idées linguistiques à travers les contes, les pratiques sociétales et l’analyse linguistique. Le titre de son ouvrage Les livres nous appellent, rappelle les figures et les images que pratiquaient les Oulipiens (< Oulipo, Ouvroir de littérature potentielle, dont Raymond Queneau, François Le Lionnais, Georges Perec notamment), garants, dans la deuxième moitié du XXe siècle, d’une modernisation de l’expression et de l’analyse des potentialités du langage. Les mots vivent, bougent, se transforment, se mettent en scène et changent. De manière sémantique et dans leur forme, sans pour autant se détacher de leurs racines. Ici, un exemple d’un philosophe, écrivain et journaliste français (1924-2006), Jean-François Revel, au sujet de la féminisation des mots :

« Les mots féminins et masculins sont purement grammaticaux, nullement sexuels.         Certains mots sont précédés d’articles féminins ou masculins sans que ces genres impliquent que les qualités, charges ou talents correspondants appartiennent à un sexe plutôt qu’à l’autre. On dit : “Madame de Sévigné est un grand écrivain” et “Rémy de Goumont est une plume brillante”. On dit le garde des Sceaux, même quand c’est une femme, et la sentinelle, qui est presque toujours un homme. »
Il ne s’agit donc pas ici d’inclure ou d’exclure.
« Tous ces termes sont, je le répète, sémantiquement neutres. Accoler à un substantif un article d’un genre opposé au sien ne le fait pas changer de sexe. Ce n’est qu’une banale faute d’accord. Une langue bouge de par le mariage de la logique et du tâtonnement, qu’accompagne en sourdine une mélodie originale. Le tout est fruit de la lenteur des siècles, non de l’opportunisme des politiques. L’État n’a aucune légitimité pour décider du vocabulaire et de la grammaire. Il tombe en outre dans l’abus de pouvoir quand il utilise l’école publique pour imposer ses oukases langagiers à toute une jeunesse. Ils ont trouvé le sésame démagogique de cette opération magique : faire avancer le féminin faute d’avoir fait avancer les femmes. »[1]

Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ? Il est intéressant de relever que le fond de l’expression vient avant la forme, comme l’exprime le fonctionnalisme en architecture. Le langage, lui aussi, se construit depuis les fondations et s’érige en souverain universel, sans entrer dans la polémique du sexe des mots, afin de véhiculer des propos. Le rendre coupable d’un positionnement discriminant équivaut à punir le sortilège plutôt que la sorcière, le possédé plutôt que le démon.

L’autre côté du miroir, la typo inclusive
Dans la Tribune de Genève du 20.10.2020, Jérôme Estèbe publie l’article « Un jeune Genevois crée une typo inclusive » (https://www.tdg.ch/un-genevois-cree-la-premiere-typo-inclusive-168461901432) sous la têtière « Police de caractères épicène ». 

Je fais appel à mes confrères typographes de l’Association suisse des typographes (AST) pour répondre à cette question : un dessin de police de caractère peut-il, techniquement, être épicène, ou inclusif ?

Le journaliste raconte le travail de cet étudiant à la HEAD – Genève, Tristan Bartolini qui a « inventé plus de quarante caractères typographiques non genrés ». Il a reçu pour cela le Prix Art Humanité 2020 de la Croix-Rouge.

Exemple :

Extrait du diplôme de Tristan Bartolini. Le «il» et le «elle» sont fondus, tout comme les terminaisons genrées.

Crédit : Tribune de Genève. Extrait du diplôme de Tristan Bartolini. Le « il » et le « elle » sont fondus, tout comme les terminaisons genrées.

Je cite encore l’article : « On notera au passage la mocheté de ce “sif-ve” à la fin d’“inclusif-ve”. C’est justement pour éviter ces acrobaties graphiques — et œuvrer pour un monde meilleur — que le jeune Tristan a créé une typo épicène. »

Un monde meilleur, vraiment ?

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(Crédit : Tristan Bartolini)

« Et maintenant ? “J’aimerais que ce projet ne soit qu’un début. Ce système de caractères peut s’adapter à d’autres polices d’écriture. Dès lors, ce serait bien que des typographes intègrent mes signes dans leurs propres créations. J’ai simplement créé un outil de communication. D’autres pourraient l’utiliser pour faire passer un message.”

Pour qui ce monde serait-il meilleur, en vérité ? Afin de travailler sur la notion d’inclusion, il est important de différencier plusieurs manières d’aborder le problème. Dans une société capitaliste, le leurre de l’inclusion est d’imaginer qu’il y aurait un concept d’humanité qui engloberait tout le monde. 

La nature humaine au sens philosophique n’a pas de définition univoque pour l’ensemble de la société aujourd’hui, comme le présente le philosophe Charles Taylor (1931) “dans sa recherche sur l’éclatement des identités à travers les processus de sécularisation, la généralisation de la vie ordinaire, les conceptions divergentes de ce qu’est la nature et la multiplication des discours moraux”.[2]

Une approche pluraliste voudrait que des individus, des communautés ou des acteurs sociaux définissent leur propre concept d’humanité et de vivre-ensemble, de bien commun et d’identité. Advient ici la notion de subjectivité de l’identité, de son appartenance à un groupe et de son lien avec le monde. Comment, alors, le langage peut-il représenter cette approche-là ? La question reste ouverte, tout en gardant en tête que si le langage exprime une idée propre, alors l’écriture le sera également, le contenant s’adaptant au contenu. Dans une approche fonctionnaliste du message à transmettre, comme en architecture, il est urgent que les fondations soutiennent des murs solides dont le propos, au sens d’intention, résisteront à tous les éléments extérieurs (excluants).

S’inclure soi-même
Serait-il plus pertinent de mentionner la police de caractères inclusive, dans une autre acception, comme celle d’Anna Vives ? En faisant mes recherches pour écrire cet article, je suis tombée sur le blog (ici en hyperlien) dont j’extrais un passage : 

“Cette jeune femme a le syndrome de Down. Elle a dessiné une police de caractères qui comporte 126 caractères (correspondant à l’alphabet latin, à des signes de ponctuation, à des accents et à d’autres caractères spéciaux) qui permet d’inclure les majuscules et les minuscules, et offre un système pour promouvoir l’égalité sociale et l’importance du travail en équipe en s’appuyant sur ‘la somme de capacités’, la principale devise de la Fundación Itinerarium. Depuis son origine en 2007, cet organisme favorise l’inclusion et l’égalité des chances pour les personnes ayant des besoins spéciaux, et ce, grâce au travail collaboratif et à l’innovation pédagogique. Elle est disponible pour tout type d’ordinateur et peut se télécharger gratuitement pour un usage personnel.”

Voilà une belle preuve du fait que l’on peut, à titre personnel, trouver son identité sans revendiquer ou imposer une pratique, mais en l’offrant.

Une image contenant texte, blanc, capture d’écran

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À l’heure où on rechigne à accentuer les majuscules en raison d’une ancienne règle concernant les casses utilisées lorsque les caractères de plomb seuls servaient à la composition, on tente d’imposer des points médi(s)an (t) s que l’on ne saurait pas bien où placer pour ne nuire à personne. Toujours d’un point de vue typographique, où sont les priorités ? À suivre…
                                                                              

Monica D’Andrea


DÉBATS LIÉS

“Les algorithmes sont-ils sexistes ?”

Le 19e Festival du film et forum international sur les droits humains concocte un joli programme qui traitera de cette question. “Les algorithmes d’intelligence artificielle (IA) font ce qu’on leur demande, ce pour quoi ils sont programmés. Ils sont ainsi à l’image de la société et ont les mêmes biais, basés sur des stéréotypes de genre et racistes. Les personnes racisées et les femmes sont moins bien prises en compte par les programmes de reconnaissance faciale. Pourquoi ? Parce que les algorithmes utilisés ont les biais de leurs programmateurs et programmatrices. En fait, les algorithmes à la base d’innombrables applications dans la vie quotidienne n’ont pas la neutralité qu’on leur prête : ils reproduisent les préjugés de leurs créateurs et créatrices et, plus généralement, de la société. Avec la pandémie de la Covid-19, la collecte de données personnelles sur les citoyens s’est intensifiée. Cette surveillance étatique couplée aux biais des algorithmes fait peser de lourdes menaces sur la démocratie et les droits humains.”

Intervenantes
Isabelle Collet, professeure à l’Université de Genève en sciences de l’éducation.
Julia Kloiber, cofondatrice de l’organisation Superrr Lab, think tank féministe pour l’élaboration et la promotion d’innovations technologiques inclusives.
Teresa Scantamburlo, chercheuse au European Centre for Living Technology, spécialiste des impacts sociaux de l’intelligence artificielle et co-fondatrice de l’Observatoire AI4EU sur la société et l’intelligence artificielle

Modération
Mehdi Atmani, journaliste d’investigation indépendant et fondateur de l’agence
de production éditoriale Flypaper.

Études de genre, nouveau fléau ?
L’Université de Lausanne, comme beaucoup d’autres, a élaboré un guide : Comment se référer aux femmes et aux hommes de manière inclusive ?
En voici un passage : 

“Ce guide présente quelques pistes et solutions qui reflètent les études les plus récentes sur l’impact des alternatives possibles à la forme masculine dite générique. Le guide met l’accent sur la double désignation (p. ex. les étudiantes et les étudiants), celle-ci favorisant grandement une représentation plus égalitaire, en termes de genre, tant chez les enfants que chez les adultes. Avant de découvrir le guide, notez qu’il ne s’agit pas d’une démarche visant à un ‘diktat’ du langage, mais de favoriser une évolution du langage calquée sur celle d’une société qui vise l’égalité entre femmes et hommes.”

Formes contractées 
Utiliser le point médian “·” pour les formes contractées, et non pas les parenthèses ou la barre oblique, quand on veut faire court ou lorsque l’on a affaire à des mots dont les variantes féminine et masculine ne se distinguent que très légèrement. Il est conseillé de ne pas abuser des formulations écrites qui n’ont pas d’équivalents à l’oral. 

Écrivez : 
Les professeur·e·s participant au Conseil de l’Université.
Les délégué·e·s à la prévention routière.
Les candidat·e·s doivent se présenter… 
Cherchons étudiant·e·s pour une enquête. 
Un·e enseignant·e se trouvera en permanence à la disposition
des étudiant·e·s. 

N’écrivez pas : 
Les professeurs participant au Conseil de l’Université.
Les délégués à la prévention routière.
Les candidat(e)s doivent se présenter… 
Cherchons étudiant(e)s pour une enquête. 
Un/e enseignant/e se trouvera en permanence à la disposition des étudiants. »

Cela dit, on n’est pas sortis de l’auberge…


[1] Cette chronique est présente dans le recueil d’éditoriaux Fin du siècle des ombres (1999, Fayard).

[2] Charles Taylor, Les sources du moi : la formation de l’identité moderne, Harvard University Press, 1989, 624 p.

Un monde, mille manières de parler

La langue de bois, la langue de p *** et maintenant la langue inclusive, cisgenre, épicène, excluante. Le côté sympa, c’est qu’on n’a pas fini d’en apprendre, le côté déprimant, c’est qu’on ne s’en sortira jamais ! Petite incursion linguistique dans l’air du temps.

Entre le mélange des genres, la séparation des genres, l’inclusion et l’exclusion des hommes, des femmes, des races, des bâtards, des Barbares… il y a de quoi en perdre son latin.

Au sens littéral. Le latin et le grec fondent notre joli et (si peu !) complexe vocabulaire français, notre imaginaire linguistique et notre représentation du monde à travers le langage. Conçu comme un pacte social, le langage que nous utilisons au quotidien a pour but que nous nous comprenions. Appeler un chat un chat, quoi.

Nullement dans l’idée de dispenser ici un cours sur les idées linguistiques, il semble néanmoins important de rappeler certains fondements. La grammaire et la sémantique varient d’une langue à l’autre. Pour exprimer un même concept, l’allemand utilisera le masculin ou encore le neutre, tandis que l’italien le féminin, et ainsi de suite. La conception sémantique du genre n’est pas la même selon les cultures. Nous pouvons donc partir du principe que la différence est un acquis. 

Pouvons-nous distinguer le genre sémantique du genre lexico-grammatical ? Il semblerait que oui, et que ceci soit une condition qui permette la facilité de compréhension du langage, des références sociales du monde qui nous entoure. Dès lors, comment sommes-nous tombés dans la problématique de l’écriture inclusive, qui, comme nous avons pu le lire dans la tribune parue dans Marianne et reprise dans le Trait d’Union précédent (numéro 225) a plutôt comme vocation de finir par devenir excluante ?

À force de trop vouloir bien faire, on finit par mal faire, ou quelque chose comme ça. La langue française comporte une règle simple, n’ayant pas recours aux cas latins dont la désinence serait pertinente pour reconnaître quand on parle de masculin ou de féminin, c’est de généraliser au masculin pluriel pour inclure tout le monde et aller à l’essentiel. Certes, cette règle date du XVIIe siècle, et finalement elle ne vient que danser un tango plutôt intime avec l’accord de proximité, qui impliquerait que l’on accorde au féminin l’adjectif se référant au genre du dernier des mots dans une énumération, par exemple. Tout chambouler d’un coup ne ferait que porter préjudice à un usage déjà compliqué en soi.

Du morse mal élaboré
Si l’on devait adopter partout, dans la presse notamment, l’écriture inclusive, le premier point négatif serait celui de l’illisibilité. Des points ou des tirets, une barre d’exclusion, un trait d’union ou parenthèse, tout médians soient-ils, ne permettent pas une lecture fluide. Il me semble que la lisibilité représente le fondement de l’écriture et des règles typographiques, non ? Ces points font penser à des interventions en morse qui, hormis de faire trébucher l’œil sur le texte et perdre le fil du récit, ne servent à rien sinon à embrouiller l’esprit et à perdre du temps.

Amalgame attention
Il est également sage de ne pas faire l’amalgame entre écriture inclusive et langage épicène. Si l’une est particulièrement compliquée à appliquer, l’autre est plus accessible, voire logique. Utiliser des termes génériques qui englobent les deux genres dans le propos est un recours intelligent, quand le contexte l’impose. Il s’agit d’être attentif à la discrimination sexiste par l’utilisation de formules dont, comme l’explique le Canton de Vaud sur internet (www.vd.ch/guide-typo3) les 4 règles de base sont :

  1. la disparition de l’appellation « Mademoiselle »
  2. la féminisation et la masculinisation des désignations de personnes, 
  3. l’adoption de l’ordre féminin puis masculin en cas d’énumération et enfin 
  4. le recours au tiret pour les formes contractées. 

Voici quelques exemples (même source) des solutions appliquées : 

  • Les êtres humains (plutôt que « les hommes »)
  • Les membres du Conseil national (plutôt que « les conseillers nationaux »)
  • Quiconque (plutôt que « celui qui »)
  • À la satisfaction générale (plutôt que « de tous »)
  • Chaque jeune (plutôt que « tout jeune »)

En Suisse romande, l’Association féministe en Suisse romande qui promeut l’égalité dans la presse avec des formations, des événements et un webjournal s’appelle DécadréE. Par des formations destinées aux professionnels des médias et de la communication, cette association espère gommer les inégalités dans le langage journalistique pour plus d’équité sur le plan du traitement de l’information. 

Voici leur charte (decadree.com) :

« DécadréE est un webjournal égalitaire. Son équipe est mixte. Il n’est affilié à aucun parti politique et est laïque. En sa qualité d’organe journalistique, il promeut une information variée et neutre. Il laisse ainsi la parole aux différentes positions, qu’elle soit religieuse ou politique, du moment que celles-ci ne reproduisent pas des mécanismes discriminants, selon les points soulignés ci-dessous, ou du moins s’engage à les interroger et à les déconstruire. »

Une écriture cisgenre, ou pas
Cela étant, encore une question se pose en ces temps de révolte de tout… genre. Si le principal dictionnaire américain Merriam-Webster a adopté dernièrement, en septembre 2019, le pronom « they » pour se référer à une personne dont le genre n’est pas défini par le masculin ou le féminin stricto sensu, qu’en est-il de l’utilisation des pronoms ellui, ielle, iels ou celleux qui semblent ne pas encore près d’être acquis à la cause dans les dictionnaires usuels ? D’aucuns affirment que pour préserver la langue française, il est nécessaire qu’elle évolue. Soit. Cela dit, pourquoi compliquer encore une langue qui est déjà bien assez riche en particularités ?

Et si tout le monde se contentait de savoir qui il est sans accuser l’écriture, la grammaire et l’orthographe, qui se sont construits au fil du temps et sur la base des sociétés qui les pratiquaient à chaque époque de l’histoire, aujourd’hui encore. Ne serait-ce pas une forme de déni ou de dénigrement de la trace du passé et de son évolution que de vouloir la transformer ? Certes, elle serait également le témoin de l’époque dans laquelle on vit, mais si c’est pour n’y rien comprendre… ne serait-ce pas plus simple de ne pas prendre l’écriture en otage ?

La question demeure ouverte et vivement d’en savoir plus. Le temps nous le dira.

Monica D’Andrea, présidente Arci

Liberté pour « iel »

À la recherche du neutre perdu… Le destin du français serait-il de retrouver ce troisième genre présent dans ses gènes latins ? Le dictionnaire Robert en ligne, sous un déluge croisé de huées et d’applaudissements, vient de faire un premier pas dans ce sens en intégrant le pronom « iel », en usage dans les milieux de la militance non binaire.

Le problème, avec « iel », c’est que ce n’est pas juste un mot autonome, comme « antivax », qui peut entrer ou sortir seul de la langue. Avec ce pronom, c’est tout
un pan de syntaxe qui doit se transformer pour faire place au neutre. Comment
va-t-on l’accorder à l’adjectif ? Au participe passé ? Et les autres pronoms ?
Y a du boulot ! J’avoue que, par curiosité linguistique, je donnerais cher pour voir ça : naissance d’un genre grammatical. Un phénomène rarissime, tellurique !

À quoi ça pourrait ressembler, le français neutrisé ? Le Robert n’en dit rien, mais sur les sites militants, le brainstorming bat son plein. Attention, ça décoiffe !
En vedette, les formes contractées, qui contournent l’épineux problème de la prononciation du point médian : « Iel est acteurice », « Iel embrasse saon freur »,
« Iel a pris eun avo- cax», « Iel est belleau », « Iel lae regarde », « Iel écoute celleux qui chantent ». Et si vous tenez absolument au point médian, le site Wiki Trans vous en propose une pronon- ciation, disons,créative. Au choix : « Iel est fatigaé », 
« Iel est le la meilleureuh (prononcez bien le ‹ h ›) étudiantss »… L’idée, à ce stade, c’est que chacun choisit la variante qui l’inspire. Non sans avoir conclu une sorte de contrat de communication préalable : bonjour, je m’appelle Claude et voici mes pronoms et mes accords d’adjectifs…

Personnellement, je détesterais avoir à exhiber cette espèce de pass linguistique avant d’en venir au fait. Il me semble aussi que les adeptes du « iel » risquent des situations de chaos communicationnel. Mais si ça leur chante, pourquoi pas ? Personne ne peut forcer la route d’une langue. Chacun parle comme il veut,
et on verra bien ce qui restera de tout ça.

Là où je ne marche plus, c’est lorsqu’iel m’explique que la pratique de « dire ses pronoms » devrait être généralisée. Cela pour mettre à l’aise les personnes non binaires. Concrètement, iel m’est demandé, face à tout nouvel interlocuteur, de répéter : Bonjour, je m’appelle Anna, mon pronom est « elle » et j’accorde mes adjectifs bêtement au féminin…

Sérieusement. C’est sans moi. C’est surtout non à ce qu’une minorité dicte ses règles de comportement langagier à la majorité. Liberté pour « iel ». Liberté face à « iel ».

Une opinion d’Anna Lietti, journaliste, publiée le 4 décembre 2021 dans 24 heures